Les antimodernes de Joseph de Maistre à Roland Barthes

Les antimodernes sont-ils les fils des contre-révolutionnaires? Ils ont tous pris parti sur la Révolution, mais tout le monde a parlé de la Révolution.
La contre-révolution semble une idée improbable avant la Révolution française, mais elle était lancée dès l’été de 1789, et elle fut déjà théorisée par Edmund Burke, dans ses Reflections on the Revolution in France, publiées en novembre 1790. Si elle prit si vite son essor, c’est que la plupart de ses arguments avaient été mis au point avant 1789 par les antiphilosophes, comme des travaux récents inspirés par un regain d’intérêt pour les précurseurs de la contre-révolution l’ont rappelé¹. La contre-révolution est inséparable de la Révolution; elle est son double, sa réplique, sa négation ou sa réfutation; elle fait obstacle à la Révolution, la contrecarre comme la reconstruction en face de la destruction. Et elle se prolongea avec force tout au long du XIXe siècle (jusqu’en 1889 au moins: Paul Bourget réclamait alors de «défaire systématiquement l’œuvre meurtrière de la Révolution française²») et peut-être du XXe siècle (jusqu’en 1989, qui fut aussi sa commémoration). Elle est fascinée par la Révolution, telle la fidélité à la tradition opposée au culte du progrès, le pessimisme du péché originel dressé contre l’optimisme de l’homme bon, les devoirs de l’individu ou les droits de Dieu en conflit avec les droits de l’homme. La contre-révolution pèse sur la Révolution, ou contre elle, comme la défense de l’aristocratie ou de la théocratie contre la montée de la démocratie.
Contre-révolution figurait parmi les 418 mots nouveaux ajoutés au Dictionnaire de l’Académie en 1798³, définie comme «seconde révolution au sens contraire de la première, et rétablissant les choses dans leur état précédent», ainsi que contre-révolutionnaire, ou «ennemi de la Révolution, qui travaille à la renverser». Commençant en 1789, la contre-révolution se détermine par la volonté de revenir à l’Ancien Régime, ou du moins d’en sauver ce qui peut l’être, de nier le changement, de «maintenir» (dans Les Fleurs de Tarbes ou la Terreur dans les Lettres, Jean Paulhan justifiera encore sa critique de la tradition moderne – du moderne devenu tradition – par la polarité de la Terreur et de la Maintenance4.

 

Antimodernes ou contre-modernes

 

Le contre-révolutionnaire est d’abord un émigré, à Coblence ou à Londres, bientôt en exil chez lui. Il affiche son détachement réel ou spirituel. Et tout antimoderne restera un émigré de l’intérieur ou un cosmopolite réticent à s’identifier au sentiment national. Il fuit sans relâche un monde hostile, comme «Chateaubriand, l’inventeur du « Je ne suis bien nulle part »», suivant Paul Morand5, lequel repère la même tendance chez tous ses précurseurs: «Le goût du garni, chez Stendhal. « Cette grande maladie: l’horreur du domicile », de Baudelaire. / Vagabonder, pour s’affranchir des objets. / Les deux nihilismes; le videos xxx, le nihilisme réactionnaire6.» Le dernier poème des Fleurs du mal en 1861, «Le Voyage», énonce le Credo antimoderne. Face au traditionaliste qui a des racines, l’antimoderne n’a ni lieu, ni table, ni lit. Joseph de Maistre signalait avec délice les moeurs du comte Strogonof, grand chambellan du tsar: «Il n’avait point de chambre à coucher dans son vaste hôtel, ni même de lit fixe. Il couchait à la manière des anciens Russes, sur un divan ou sur un petit lit de camp, qu’il faisait dresser ici ou là, suivant sa fantaisie7.» Barthes sera encore charmé par cette notation, qu’il découvre dans l’anthologie de De Maistre procurée par Cioran et qui lui rappelle le vieux prince Bolkonski de Guerre et Paix8. Elle suffit à tout pardonner à de Maistre.
Si la contre-révolution entre en conflit avec la Révolution — deuxième trait —, c’est dans les termes (modernes) de son adversaire; elle réplique à la Révolution dans une dia1ectique qui les lie irrémédiablement (comme de Maistre ou Chateaubriand et Voltaire ou Rousseau): l’antimoderne est ainsi moderne (presque) depuis ses origines, parenté qui n’avait pas échappé à Sainte-Beuve: «Il ne faut pas juger le grand de Maistre sur le pied d’un philosophe impartial.

 

Il y a de la guerre dans son fait, du Voltaire encore; c’est la ville reprise d’assaut sur Voltaire, à la pointe de l’épée du gentilhomme9.» Faguet concluait ainsi à propos de De Maistre: «C’est l’esprit du XVIIIe siècle contre les idées du XVIIIe siècle10.» Comme négateur du discours révolutionnaire, le contre-révolutionnaire recourt à la même rhétorique politique moderne: dans la propagande, Rivarol parle comme Voltaire.

 

La contre-révolution commence avec l’intention de rétablir la tradition de la monarchie absolue, mais elle devient bientôt la représentation de la minorité politique en face de la majorité, et elle s’engage dans la compétition constitutionnelle. La contre-révolution oscille entre le refus pur et simple, et l’engagement, qui la porte fatalement sur le terrain de l’adversaire.
Troisième trait, une distinction devrait être faite entre contre-révolution et antirévolution. L’antirévolution désigne l’ensemble des forces qui résistent à la Révolution, tandis que la contre-révolution suppose une théorie de la Révolution. Dès lors, suivant la distinction entre l’antirévolution et la contre-révolution, ce sont moins les antimodernes qui nous intéressent (l’ensemble des forces qui s’opposent au moderne), que ceux qu’il conviendrait plutôt de nommer les contre-modernes, parce que leur réaction se fonde sur une pensée du moderne.

 

Mais le terme n’est pas heureux: les contre-modernes. C’est pourquoi nous continuerons à parler des antimodernes, tout en gardant à l’esprit cette précision: les antimodernes ne sont pas n’importe quels adversaires du moderne,
mais bien les penseurs du moderne, ses théoriciens.